Pourquoi?

                                                  Le Monde de l'Education, mensuel No 305, July-August 2002.
                              © Janne Teller. This text may not be sold, published or altered in any way.
                                  Translated by Ines Jorgensen, read and corrected by Marc de Gouvenain.

- Pourquoi j'ai fait quoi ?
- Fait ce que ...
- Les rues étaient éclairées.
- C'est quand même pas pour ça ?
- Que quoi ?
- Que ...
- Je suis sorti faire un tour ?
- Tu sais très bien...
- Vous aimeriez bien le savoir, hein ?
Le silence peut-être un cône de cristal cuisant qui jaillit d'oreille à oreille, de bouche à bouche, soudant deux personnes dans le mutisme. Jusqu'au plafond, tout se fige! La journaliste est un être bienveillant.
- Ça ne t'a quand même pas pris comme ça, d'un coup ? Elle sourit.
- Qu'est-ce qui m'aurait pris d'un coup ?
- Je veux dire, il y avait bien une raison ?
- Une raison ?
- Oui, pour... je veux dire...
- Oui, en fait, qu'est-ce que vous voulez dire ? Le jeune homme renverse la tête en arrière, sifflote.
- Enfin, disons... oui, il y a des choses qu'on ne fait que... , ... parce qu'on y est contraint. Par exemple si quelqu'un te fait quelque chose. Des parents ou... des camarades, ou... ?
- La société?
- Oui, la société, aussi. Surtout elle, peut-être.
- Y'en a sûrement qui diraient ça.
- Que c'est la faute de la société ?
- Oui.
- Comment ça ?
- Vous le savez mieux que personne.
- Qu'est-ce que je sais ... ?
- Pourquoi c'est la faute de la société.
- Comment le saurais-je ?
- Vous êtes de ceux qui le disent. Le jeune homme rit.
L'irritation peut être un filament éploré qui lie une omoplate à l'autre, serre la nuque en un silex qui voudrait s'evader de la bouche.
- Bon, mais peut-être pourrais-tu l'expliquer un peu ?
- Quoi ?
- Comment la société t'as fait... ?
- Non.
- …, Non ?
- Oui. Non.
Dix-huit minutes peuvent être une voix sans son.
- Tu parlais de l'éclairage des rues...
- Tout était allumé.
- Oui. Et... ?
- Et quoi ?
- ... Est-ce que ça te dérangeait ?
- C'est quand même assez normal, à onze heures et demie du soir, non ?
- Quoi ?
- Que les rues soient éclairées.
- Et tu as senti ça comme une provocation ?
- Qu'est-ce qui vous fait croire ça ?
- Tu disais que c'était ça qui t'avait fait...
Le jeune homme pose un pied contre le montant de la table, bascule sa chaise en arrière, se balance lentement tout en contemplant la journaliste. L'indifférence peut être mépris là où l'humour est plus fort que la haine.
- Ça ne vous est jamais arrivé, à vous ? Il laisse la chaise retomber sur ses quatre pieds.
- Quoi ?
- Que les lampadaires allumés vous donnent envie de faire un tour ?
La journaliste cherche un papier dans la pile de documents posée sur la table, souligne un mot.
- Et la barre de fer ?
- Ben, elle était rouillée un max.
- Elle se trouvait dans la rue ?
- C'est dégueulasse de laisser traîner comme ça un morceau de fer rouillé. Le jeune homme se penche en avant, regarde la journaliste droit dans les yeux. Vous ne trouvez pas ?
- …, Si...
Le doute peut être une pensée qui est deux.
- On peut pas laisser traîner des trucs comme ça ! Les gens pourraient tomber !
- Ce n'était donc pas quelque chose que tu cherchais, tu l'as trouvé par hasard ?
- Trouvé ? Vous appelez ça trouver ? Le jeune homme secoue la tête, se redresse. C'te saloperie rouillée !
- Tu savais ce que tu allais en faire quand tu l'as ramassée ?
- Qu'est-ce que vous feriez, vous, avec une barre de fer rouillée ?
- C'est la rouille qui t'as fait... ?
- Oui, ça râpait la main, l'horreur totale. Le jeune homme rit. Vous savez bien, non?
Le contrôle peut être des arêtes qu'on ne laisse pas former un angle.
- Peux-tu me parler de toi ?
Le jeune homme renverse de nouveau sa chaise en arrière, regarde longuement la journaliste sans rien dire. Elle baisse les yeux, arrange la pile de papiers sur la table. Le mépris peut être indifférence là où la haine est plus forte que l'humour.
- Vous savez tout, dit le jeune homme avec une spontanéité inattendue. Hans Henrik Nielsen, dix-sept ans, né à Copenhague, en novembre 1985. Il rit. Le meilleur buteur de l'école.
- Ce n'est quand même pas pour ça que ...?
Le jeune homme tape de la main sur la table.
- Vous êtes comme tous les autres. Je pensais que vous étiez peut-être différente. Il fait un signe du menton vers la journaliste. Quel âge ?
- Vingt-huit.
- Trop tard.
- Pourquoi ?
- Vous apprendrez jamais.
- Apprendre quoi ?
- A comprendre.
- A te comprendre ?
- Non, tout.
- Ce que tu as fait ?
- Tout, bordel !
La colère peut être un goudron crépitant qui brûle la gorge abimée.
- Et toi, tu comprends, peut-être ? La journaliste hausse la voix.
- Tout est possible. Tout est indifférent. Le jeune homme sifflote doucement, rebascule sa chaise en arrière.
- Si tout est indifférent, pourquoi tu as fait ça ?
Le jeune homme rit.
- Encore ça. Ça et ça et ça. Ça vous a tapé sur le crâne.
- Il est quasiment mort.
- Oui, cet homme-là, il est foutu.
- Ça ne te touche pas ?
- Ce n'est pas le plus important.
- Alors c'est quoi, le plus important ?
Le jeune homme se balance en peu sur sa chaise, pointe son index droit sur la journaliste.
- C'est ça que vous arriverez jamais à comprendre. Il prononce les mots en détachant chaque syllabe.
- Y avait-il un motif raciste ?
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Peut-être que tu n'aimes pas les immigrés ?
- Je vois pas le rapport ?
- C'était un arabe. C'est un arabe.
- Ah bon.
- Alors ce n'était pas pour ça ?
Le jeune homme rit.
- Ce n'est pas parce que ces gens-là t'ont fait quelque chose ? Ont volé ton vélomoteur? T'ont pris ta copine ?
- Ce serait une raison pour sauter à la gueule d'un mec? L'étonnement peut être des hauts et des bas qui justement ont été bas et hauts.
- Non, … mais je pensais...
- Qu'est-ce que vous pensiez ? - Mais merde ! On sauterait à la gueule de quelqu'un parce qu'il vous aurait volé votre meule ? Il est foutu, bordel ! J'ai vu la masse blanche sortir de sa tête. La cervelle. Et vous, vous me parlez de vélomoteur ! Le jeune homme repousse sa chaise, se lève d'un coup. C'est exactement ce que je pense !
L'illogisme peut être une marche vers l'issue d'une boîte close.
- Qu'est-ce que tu penses ?
Le jeune homme secoue la tête, se rassied.
- Il n'y a aucune limite.
La journaliste griffonne quelque chose, sort une autre feuille, lève les yeux, sourit de nouveau.
- Tu te débrouilles bien, à l'école. Tes camarades t'apprécient. Ta famille semble être d'un niveau supérieur à la moyenne, ton grand frère est professeur, ta sœur aînée étudie la biologie. Le monde s'ouvre à toi.
- Quel monde ?
- Arrête...
- Arrêter quoi ?
La fatigue peut être une bascule qui bascule.
- Tu es en mesure de réaliser tout ce dont tu as envie. La journaliste sort un paquet de cigarettes et un briquet de son sac, prend tout son temps pour l'allumer. - Le Danemark est un bon pays, on est en démocratie, les gens sont égaux entre eux. Tu as accès à l'Europe entière, pratiquement au monde entier. Elle rapproche un peu le cendrier. - Il n'y a aucune limite à ce que tu peux faire ...
- C'est bien ce que je disais.
- ... et puis voilà que tu vas t'acoquiner avec je ne sais qui et tomber sur quelqu'un.
- Acoquiner ?
- Oui, des mauvaises fréquentations. Pourquoi tu t'es laissé entraîner par ce genre de personnes ?
- J'étais seul.
- Tu n'as aucune raison de te méfier de moi.
Le jeune homme rit.
- Je ne suis pas juge. Je ne moucharderai à personne.
- J'étais seul.
La bonne foi peut être un pré vert qui n'est pas infini.
- Et si j'arrête le magnétophone ?
- J'étais seul.
La journaliste sort un rapport imprimé de la pile de papiers sur la table.
- Des lésions sur tout le corps, des coups de pied et de poing, les reins brisés, le foie éclaté, vingt-trois fractures, sans compter une fracture ouverte du crâne... ?
Le jeune homme bascule de nouveau sa chaise en arrière, regarde le mur.
- As-tu été victime d'un inceste ?
Il rit fort, secoue la tête.
- D'autres maltraitances physiques ?
Il secoue de nouveau la tête.
- Eté violé ?
Il ferme les yeux, soupire, rouvre les yeux.
- Quand est-ce que ça va finir, tout ça ?
- Mais enfin, au moins pour tes parents...
- Laissez mes parents en dehors de cette affaire ! C'est pas de leur faute.
- La société ?
- Jamais deux sans trois. Bravo ! Y'a qu'à dire ça. Mais enfin vous n'avez rien compris à ce que j'ai dit ?
La honte peut être une faute dont l'autre définit la dimension.
- Tu disais dit quelque chose comme quoi tout était indifférent ?
- Oui.
- Pourquoi ?
- Vous ne comprendrez jamais.
- Essaie... ?
- Tout est possible. Tout est indifférent. Il bascule sa chaise loin en arrière.
- Tu l'as fait parce que c'était possible ?
- Quelle importance ?
- Si c'est sans importance, pourquoi tu l'as fait fait alors ?
Le jeune homme regarde le plafond, rit doucement, tourne de nouveau les yeux vers la journaliste.
- Pour voir ce que des gens comme vous diraient.
Son rire monte moqueur, malicieux, et tout à coup indifférent, jusqu'à ce qu'il ne soit plus rire, juste un son, et puis ne soit même plus ça, juste un écho, un silence qui serait la résonance d'une chose passée. Et puis l'écho se tait lui aussi et il n'y a plus que le silence, cône se figeant vers le plafond, c'est pourquoi la journaliste dit:
- Il y a quand même une limite, non ?
- Justement.
- Justement ?
- C'était justement ça que je voulais savoir.
- Maintenant je comprends mieux...
Le jeune homme se balance nonchalamment sur la chaise, sifflote sans bruit. La journaliste écrit aussi vite que possible sur son bloc-notes.
- Et la réponse ?
- Y'en a pas...
- De quoi ?
- De limites à ce que vous voulez comprendre.
- Là, je ne comprends plus rien.
- Ce que vous ne comprenez pas, c'est pas ce qu'il faut comprendre.
Le trouble peut être un état qui se confond facilement avec un autre. La journaliste se lève, attrape le magnétophone sur la table, l'arrête. Se rassied, jette un coup d'œil sur ses notes.
- Il y avait un rapport avec les limites...
- L'absence !
- Ah, d'accord...
Le jeune homme ferme les yeux, se balance violemment sur la chaise d'avant en arrière.
- C'est ça ? La journaliste hésite. Tu as manqué de limites ?
- Non ! Ce n'est pas moi qui manque de quoi que ce soit. C'est vous. Vous tous.
- Moi je sais parfaitement qu'on ne doit pas casser la figure de quelqu'un.
- Ah ouais ? Le jeune homme laisse sa chaise retomber sur ses quatre pieds, se lève, pose les mains sur le bord de la table et se penche vers elle. Sa voix devient un cri :
- Pourquoi vous croyez que je l'ai fait alors, bordel ?
La crainte peut être un malaise sans forme
- C'est ça... Elle repère la dernière ligne de son bloc-notes et lit à haute voix :
- HHN n'a pas appris où est la limite.
- Donc ce n'est pas de ma faute ?
Le jeune homme s'empare du magnétophone, trouve le bouton, le remet en marche.
- En fin de compte, non.
L'emprisonnement peut être des points qui ne savent pas qu'ils forment une ligne.
- Mais c'est quand même moi qui l'ai fait, non ? Il se recule d'un pas et fixe la journaliste.
- Oui, mais...
- On peut comprendre que je l'aie fait ?
- ... tout bien considéré, oui.
- Vous auriez fait la même chose dans ma situation ?
- Ça je ne sais pas trop...
- Evidemment, vous avez jamais essayé d'être dans ma situation. Mais peut-être...?
- Peut-être... oui...
- Alors vous comprenez bien ? …
Les carrés peuvent être des quadrilatères qui voudraient former des cercles.
- Il n'y a rien de bizarre à ce que quelqu'un dans ma situation fasse ce que j'ai fait?
- … non...
Les carrés peuvent être des quadrilatères qui forment des cercles.
- Quand on pense à l'absence de limites, à la lumière dans les rues, à la rouille sur la barre de fer ? Le jeune homme s'approche d'elle.
- Alors c'est tout à fait compréhensible que je l'aie fait ?
- …, oui...
- Surtout les lumières dans les rues ?
- Oui ... La conviction peut être une hésitation sans visage.
- Vous voyez bien.
- Quoi ?
- Exactement ce que je pense !
- Oui ... La journaliste éteint sa cigarette, lentement, en réfléchissant. - Ça peut sûrement pousser les gens à n'importe quoi. Elle note quelque chose.
- C'est ça que vous écrivez ?
- Oui ...
- Que quand on pense à l'absence de limites de la société, c'est difficile de comprendre que ce genre de choses n'arrive pas plus souvent ? Une imitation peut être plus originale que l'original.
La journaliste hoche la tête, hésitante.
- Est-ce que vous comprenez maintenant ce que je veux dire ?
La journaliste hoche de nouveau la tête, avec plus de conviction. Elle serre son crayon dans la main.
- Il ne faudrait pas mettre des jeunes gens dans cette situation. L'équité peut être un mode majeur qui se prend pour une mélodie. Le jeune homme secoue la tête.
- Alors finalement c'est bizarre que je l'aie pas fait avant ? Il lui lance un sourire encourageant, gentil.
La journaliste ferme son bloc-notes, lui retourne gentiment son sourire, perplexe.
- Pourquoi pas ?

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june 2002 © Janne Teller